Alimentation et microbiote intestinal – 1ère Partie

Posté par Flore le 26 juin 2020 dans Actualités

Alimentation et microbiote intestinal – 1ère Partie

Quels enjeux pour la santé ? Six experts internationaux partagent leur vision.

Les relations entre notre alimentation et notre microbiote intestinal (cette communauté de 30.000 à 50.000 milliards de microorganismes qui résident dans notre tube digestif) suscitent un très grand intérêt car ces relations pourraient jouer un rôle important dans le fonctionnement de notre corps et donc, dans notre santé. L’amélioration extraordinaire des connaissances sur le microbiote intestinal au cours des 10-15 dernières années a permis des avancés importantes dans la compréhension du ou des rôles du microbiote intestinal dans le bon fonctionnement de différents organes ou dans certaines pathologies.

A l’occasion de la journée mondiale du microbiome, nous avons interviewé 6 experts internationaux (France, Espagne, Singapour, Canada, USA et Brésil) spécialisés dans les domaines du microbiote intestinal, de la nutrition et de la gastroentérologie sur les interactions entre notre alimentation et notre microbiote intestinal en leur demandant quels étaient les enjeux pour la santé humaine et quels étaient les challenges à relever pour mieux comprendre ces interactions. Dans cette première partie, ils nous livrent leur vision des principaux aspects à considérer quand on aborde les liens entre alimentation, microbiote intestinal et santé, en intégrant des aspects scientifiques mais aussi sociétaux spécifiques à leur pays ou leur région.

Joël Doré (expert en microbiote intestinal, France)

« L’alimentation est un levier majeur pour entretenir et préserver la qualité de la relation fonctionnelle entre microbiote et hôte. Les actions positives des interactions entre l’aliment et le microbiote sont soit directes soit indirectes.

En terme d’actions directes, les fibres alimentaires sont une source de carbone et d’énergie pour les microbes capables de les dégrader et qui, ce faisant, apportent au reste du microbiote des produits qui peuvent être fermentés/dégradés et à l’hôte des petites molécules protectrices. Les polyphénols peuvent moduler la composition du microbiote mais cet aspect reste encore peu documenté. Certains composés d’origine végétale (glucosinolates, phytoestrogènes) peuvent exercer des effets protecteurs après avoir été « remaniés » par le métabolisme microbien. Enfin l’effet toxique de certains composés peut être réduit ou supprimé par leur bioconversion par le microbiote.

En ce qui concerne les actions indirectes, la qualité de la relation fonctionnelle entre microbiote et hôte est dépendante de l’état physiologique du biotope intestinal et notamment de l’imperméabilité de la barrière intestinale, l’absence d’inflammation ou de stress oxydant. De nombreux composés alimentaires en agissant sur la barrière intestinale, sur le tonus inflammatoire ou sur le stress oxydant seront protecteurs vis-à-vis du microbiote et de sa relation avec l’hôte. Les acides gras omega 3, la glutamine, les polyphénols, certaines souches probiotiques ou des microorganismes présents dans les produits fermentés peuvent contribuer à la protection du biotope intestinal par leurs effets renforçateurs de la barrière, anti-inflammatoires ou antioxydant. »

Yves Desjardins (expert en nutrition, phytonutriments et microbiote intestinal, Canada)

« Le microbiote est un élément essentiel et indispensable du fonctionnement de l’organisme humain. Nous sommes en symbiose totale avec des centaines de milliards de bactéries que nous avons appris à côtoyer et à apprivoiser depuis notre enfance et avec lesquelles nous sommes en communication réciproque.  Ces bactéries affectent toutes nos fonctions systémiques et déterminent par conséquent notre état physiologique et psychologique, en définitive, notre santé. La compréhension fine du rôle des communautés microbiennes de l’intestin sur le fonctionnement de l’organisme nous permet d’agir avec précision en modulant des espèces bactériennes clés qui favorisent la santé intestinale et par ricochet, réduisent l’incidence de maladies chroniques tels l’obésité, le diabète, les allergies, le déclin cognitif, et même l’humeur et les troubles du sommeil. »

Kok Ann Gwee (expert en gastroentérologie, Singapore)

« La période de la petite enfance est une étape clé dans la construction de notre microbiote intestinal. Des interventions pendant cette période de la vie pourraient avoir des impacts positifs beaucoup plus forts que des modifications du régime alimentaire chez l’adulte, notamment pour la prévention de certaines pathologies comme le cancer du colon, des pathologies inflammatoires de l’intestin ou encore le syndrome métabolique.

Le concept d’aliments équilibrés et de personnalisation du régime alimentaire est très profondément enraciné dans les communautés Asiatiques mais je dirai que la science est en retard par rapport à cette culture avec des preuves scientifiques souvent insuffisantes pour supporter certaines pratiques. Il faut aussi intégrer certaines composantes sociétales dans les comportements et habitudes alimentaires, avec notamment le fait que certaines communautés Asiatiques émergent de périodes de privation avec la croyance que « mieux est meilleur » et que la corpulence reflète une bonne santé nécessaire à la survie. »

Emeran Mayer (expert en gastroentérologie, USA) 

« Nous sommes au milieu d’une crise de santé publique sans précédent avec une augmentation de l’incidence de nombreuses pathologies (obésité, syndrome métabolique, pathologies hépatiques, cardiovasculaires, neurodégénératives, cancer ou maladies psychiatriques). Alors que la médecine moderne met en avant le déclin de la mortalité de ces maladies comme des « success stories » (ce qui peut parfois être vrai), les coûts des traitements sans cesse en augmentation deviennent de plus en plus insoutenables pour les systèmes de santé alors que la prévalence de ces maladies continue d’augmenter à un rythme soutenu. Cela peut sembler ironique car il existe une solution simple et peu coûteuse pour répondre à ce problème. Avoir un régime alimentaire sain et équilibré, faire régulièrement de l’exercice, arrêter certaines mauvaises habitudes ou pratiques (par exemple fumer des cigarettes) et pratiquer la méditation. De telles approches sont non seulement bonnes pour nous mais aussi pour la planète. »

Carlos Francisconi (expert en gastroentérologie, Brésil)

« Je ne saurai pas précisément définir ce qu’est « un bon régime ou un régime équilibré » mais en revanche, je pense que nous savons mieux ce qu’est « un mauvais régime ». Si nous considérons les USA comme une référence et la prévalence de l’obésité comme un marqueur indirect de mauvaises habitudes alimentaires, les USA sont l’illustration de cette situation. A l’inverse, différentes données supportent le fait que le régime Méditerranéen est un régime sain et équilibré. Toutefois, quels sont les effets des autres régimes? Comment isoler l’effet d’un régime alimentaire des multiples facteurs environnementaux auxquels nous sommes exposés ? Quelles sont les données venant de l’Asie où plus de la moitié de la population vit? Nous savons que l’obésité est un problème de santé publique qui devient par ailleurs de plus en plus préoccupant avec l’augmentation de la prévalence dans de nombreux pays, comme au Brésil. Je pense que l’éducation des principes d’un régime alimentaire sain, ou a minima en expliquant ce qui n’est pas sain, est le seul espoir que nous avons pour améliorer le statut nutritionnel des personnes dans le futur. Bien entendu, nous ne pouvons pas ignorer que la pénurie alimentaire et la faim sont des situations bien plus dramatiques malheureusement présentes dans de nombreux pays comme le Brésil et d’autres pays d’Amérique Latine. »

Fernando Azpiroz (expert en gastroentérologie, Espagne) 

« Je pense qu’il faut considérer deux principaux aspects quand on parle des interactions entre alimentation et microbiote et quel rôle jouent nos aliments : i) fournir les éléments nutritifs essentiels pour le bon fonctionnement de notre organisme ; ii) apporter les nutriments nécessaires pour nourrir les bactéries de notre microbiote intestinal. En fonction des nutriments disponibles, le microbiote va rapidement s’adapter, notamment dans sa capacité à consommer ces substrats et les transformer en composés (métabolites secondaires) qui seront utiles pour l’organisme. Dans cette perspective, il me semble important de ne pas se focaliser sur ce que nous devons éviter de manger ou exclure de notre alimentation (sauf bien sûr dans des cas bien spécifiques d’allergie ou intolérances alimentaires), mais de porter notre attention sur ce que nous devons manger. Favoriser une alimentation diverse et variée et augmenter la part d’aliments d’origine végétale par rapport à ceux d’origine animale me semblent aller dans la bonne direction. Cela doit permettre d’augmenter la part de substrats (par exemple fibres alimentaires) qui ne seront pas absorbés dans l’intestin grêle (début de nos intestins) et pourront ainsi être utilisés par les bactéries du microbiote intestinal dans le colon (ou gros intestin arrivant après l’intestin grêle). Il faudrait également développer plus d’initiatives pour éduquer les consommateurs sur ces sujets complexes pour notamment éviter la diffusion d’idées fausses pouvant amener à la mise en place de régimes trop stricts ou extrêmes. »

En résumé,

l’alimentation est un des principaux moyens d’agir sur notre microbiote intestinal, que ce soit de manière positive avec un régime équilibré et varié ou négative avec un régime déséquilibré. L’éducation est indiscutablement un levier majeur pour faire prendre conscience au plus grand nombre de l’importance d’adopter un régime alimentaire sain et équilibré et par ricochet de bien nourrir son microbiote intestinal pour maintenir cette symbiose avec notre organisme et ainsi, contribuer au bon fonctionnement de notre organisme. Il semble toutefois impératif de considérer des aspects culturels et sociétaux dans cette problématique et d’adapter les recommandations en conséquence.

Quelques mots sur ces experts :

Joël Doré est Directeur de recherche à l’Institut National de la Recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), et est actuellement Président du Comité Exécutif du démonstrateur préindustriel MetaGenoPolis, plateforme d’excellence en métagénomique quantitative et fonctionnelle. Il est un des pionniers de l’écologie microbienne des écosystèmes digestifs et alimentaires

Yves Desjardins est professeur titulaire au département de phytochimie de la Faculté d’agriculture de l’Université de Laval (Québec, Canada) et un membre actif de l’Institut de la nutrition et des aliments fonctionnels (INAF). Il est un expert mondialement reconnu dans l’extraction, la caractérisation et la biodisponibilité des composés phytochimiques. Il est titulaire de la chaire de recherche industrielle Dianafood-CRSNG sur les effets prébiotiques des polyphénols de fruits et légumes (PhenoBio).

Kok Ann Gwee est gastroentérologue professeur associé à l’hôpital Gleneagles de Singapour. Il est un expert mondialement reconnu dans le domaine du syndrome de l’intestin irritable et a coordonné des revues de synthèse avec des experts Asiatiques sur le sujet. Il s’intéresse également aux pathologies hépatiques. Il est membre du comité de la Rome Foundation et est l’ancien président de la société Asiatique de motricité et neurogastoentérologie (ANMA)

Emeran Mayer est un professeur émérite du département de Médecine, Physiologie et Psychiatrie de l’école de Médecine David Geffen à l’université de Californie (UCLA, USA). Il est également Directeur exécutif du centre G. Oppenheimer sur la neurobiologie du stress et co-directeur centre de recherche sur les pathologies digestives à UCLA. C’est un expert de renommée mondiale en gastroentérologie et neurosciences qui s’est spécialisé dans la recherche sur les interactions entre le cerveau et le système digestif et leur implication dans la santé. Il a publié le livre intitule Gut-mind connection traduit dans 14 langues

Carlos Francisconi est gastroentérologue professeur associé à l’école de médecine de l’université fédérale de Rio Grande do sul (Porto Alegre, Brésil). Il s’intéresse au rôle du microbiote dans le fonctionnement du système digestif depuis le début sa carrière en 1973 à l’université de Caroline du Nord (UNC, USA). Ses travaux se sont focalisés sur la gastroentérologie, l’éducation médicale et la bioéthique avec l’écriture d’articles scientifiques et chapitres de livre. Il est actuellement président de la société d’Amérique latine de neurogastroentérologie et motricité et conseiller éthique pour l’organisation mondiale de gastroéntérologie.

Fernando Azpiroz est le directeur du Département de pathologies digestives à l’hôpital universitaire de Vall d’Hebron (Barcelone, Espagne). Son expertise mondialement reconnue concerne l’origine des symptômes gastro-intestinaux et intègre autant les aspects physiologiques que physiopathologiques concernant les mécanismes de contrôle de la motilité intestinale, la sensibilité viscérale, et la dynamique des gaz intestinaux en lien avec le microbiote intestinal. Il a été le président de la section microbiote intestinal de la société européenne de neurogastroentérologie et motricité (ESNM) qui donné naissance à Gut Microbiota for Health.