Alimentation et microbiote intestinal – 2ème Partie

Posté par Flore le 3 juillet 2020 dans Actualités

Alimentation et microbiote intestinal – 2ème Partie

Quels sont les challenges à relever pour mieux comprendre ces interactions et leur impact sur la santé ? Six experts internationaux partagent leur vision.

Les relations entre notre alimentation et notre microbiote intestinal (cette communauté de 30.000 à 50.000 milliards de microorganismes qui résident dans notre tube digestif) suscitent un très grand intérêt car ces relations pourraient jouer un rôle important dans le fonctionnement de notre corps et donc, dans notre santé. L’amélioration extraordinaire des connaissances sur le microbiote intestinal au cours des 10-15 dernières années a permis des avancés importantes dans la compréhension du ou des rôles du microbiote intestinal dans le bon fonctionnement de différents organes ou dans certaines pathologies.

A l’occasion de la journée mondiale du microbiome, nous avons interviewé 6 experts internationaux (France, Espagne, Singapour, Canada, USA et Brésil) spécialisés dans les domaines du microbiote intestinal, de la nutrition et de la gastroentérologie sur les interactions entre notre alimentation et notre microbiote intestinal en leur demandant quels étaient les enjeux pour la santé humaine et quels étaient les challenges à relever pour mieux comprendre ces interactions.

Dans cette seconde partie, ils nous livrent leur vision des principaux challenges à relever pour mieux comprendre les interactions entre notre alimentation et notre microbiote intestinal afin de mieux déterminer le rôle de ces interactions dans notre santé, que ce soit au niveau de la recherche, de la transcription des résultats issus de la recherche en recommandations pour le grand public mais aussi comment mieux éduquer le consommateur sur ces aspects.

Retrouver la première partie de l’interview ici !

Joël Doré (expert en microbiote intestinal, France)

« La démonstration de bénéfices doit passer par l’apport de preuves scientifiques. Les essais cliniques classiques, randomisés et contrôlés, correspondent à des schémas expérimentaux mal adaptés à la situation et des approches innovantes passant par des études en population pourraient probablement être mises en œuvre.

Les variations interindividuelles quand il s’agit de microbiote sont très importantes et quelques évidences ont été apportées qui indiquent que l’effet bénéfique d’un ingrédient alimentaire peut être plus ou moins fort, voire nul, selon le microbiote de l’individu. Là encore des démarches innovantes sont à construire pour pouvoir aller vers une personnalisation ou du moins une stratification de la population avec des outils permettant d’identifier des biomarqueurs de répondeurs/non-répondeurs.

Intégrer des spécificités alimentaires ou physiologiques/biologiques sera dans la majorité des cas une nécessité. Cependant quelques aspects majeurs des changements de mode de vie des populations dites occidentales ont un impact reconnu sur le microbiote et quand on parle par exemple de la réduction des apports de fibres alimentaires, des recommandations génériques seraient possibles. Cependant les modalités et les aliments à recommander devraient nécessairement prendre en compte la géographie et les aspects culturels.»

Yves Desjardins (expert en nutrition, phytonutriments et microbiote intestinal, Canada)

« Malgré les avancées spectaculaires réalisées au cours des dernières années sur le microbiote intestinal (par exemple les technologies omiques pour déterminer la composition du microbiote), les scientifiques doivent relever de nombreux défis afin de mieux comprendre son rôle et son influence sur la santé. Le premier défi est d’ordre méthodologique puisqu’il est encore difficile d’étudier les interactions qui existent entre les bactéries qui sont proches des cellules intestinales. On connaît encore peu les modes de communications et d’échanges entre les bactéries et on comprend encore mal comment l’organisme agit sur la modulation du microbiote.

Dans ce contexte, un deuxième défi que la science doit relever consiste à moduler efficacement la flore intestinale. Nous devons cerner les facteurs qui peuvent affecter la composition du microbiote, mais surtout identifier ceux qui peuvent interagir avec le système immunitaire et favoriser l’amélioration de la fonction barrière de l’intestin. Les technologies de séquençage à haut débit sont prometteuses et l’usage de modèles artificiels de l’intestin devrait aussi faire avancer la compréhension des relations de collaboration mutuelle entre les bactéries.

Le défi ultime est de transposer les résultats obtenus grâce aux modèles in vitro à l’homme.  L’augmentation des capacités de séquençage du microbiote des populations, couplée à celles exceptionnelles et très rapides des mesures du métabolisme grâce à la métabolomique à haut débit devraient permettre d’expliquer les variations interindividuelles associées à la composition variable du microbiote et permettre de proposer des interventions ciblées tels la nutrition personnalisée et l’usage intelligent de pré-, de post- et de symbiotiques.»

Kok Ann Gwee (expert en gastroentérologie, Singapore)

« Les liens entre alimentation et microbiote et l’impact sur notre santé génèrent une certaine frénésie médiatique ainsi qu’un énorme engouement dans le domaine de la nutrition et des industries agroalimentaires. Le développement de différents types de produits alimentaires revendiquant des effets sur le microbiote semble avoir été plus rapide que la génération de données scientifiques dans ces domaines ainsi que la réglementation. Le risque est donc qu’il y ait un décalage entre les revendications santé de certains produits et les données scientifiques supportant de tels effets sur certains aspects du microbiote. Il est donc important que les agences de santé publique mettent en place des stratégies ou politiques permettant aux consommateurs de discriminer les différents types d’aliments au regard de leurs effets sur le microbiote et la santé pour les guider dans leurs choix alimentaires.

Il est nécessaire de générer de nouvelles données scientifiques avec par exemple la mise en place d’études cliniques « translationnelles » pour faire le lien entre des marqueurs biologiques robustes et valides scientifiquement, et les bénéfices perçus par les personnes qui consomment les produits testés grâce à des questionnaires là-aussi robustes et valides. Ce type d’étude pourrait démontrer la pertinence des modifications au niveau du microbiote intestinal sur des bénéfices santé. Une approche personnalisée pourrait être envisagée en étudiant la réponse des consommateurs à différents aliments. La mise en place de telles stratégies devrait encourager les individus à la bonne gestion de leurs habitudes alimentaires et à persévérer dans cette démarche positive. »

Emeran Mayer (expert en gastroentérologie, USA) 

« Il me semble primordial de faire comprendre à la population que les challenges à relever pour mieux comprendre les interactions entre alimentation et microbiote et leur impact sur la santé nécessitent des efforts de chacun d’entre nous mais également de l’industrie et des organisations gouvernementales. Les individus doivent arrêter d’attendre une meilleure santé qui viendrait uniquement des systèmes de soin ou santé publique ou de l’industrie pharmaceutique. Tout le monde doit prendre conscience de sa responsabilité personnelle par rapport à son régime alimentaire, ses habitudes et son mode de vie pour prévenir l’apparition de pathologies et vieillir en bonne santé. Les acteurs de l’industrie agroalimentaire ont un rôle tout particulier à jouer car ils sont en première ligne et ils doivent s’engager dans des politiques ou stratégies visant à développer des produits alimentaires ou aliments sains et nutritionnellement équilibrés. Cela devrait augmenter les chances de voir une augmentation de la proportion d’aliments sains et bons pour la santé par rapport à des aliments néfastes à la santé, très souvent ultra-transformés. Pour conclure, je pense qu’un des principaux enjeux est d’éduquer le consommateur avec des objectifs clairement définis et mesurables afin de protéger la population contre la prolifération d’allégations scientifiques ou santé erronées ou fausses. »

Carlos Francisconi (expert en gastroentérologie, Brésil)

« La principale difficulté est de pouvoir isoler les effets sur le microbiote de l’alimentation ou de certains aliments des autres variables, notamment environnementales. De plus, nous manquons de données sur les effets à long terme de certains aliments. Par exemple, nous savons grâce à des données scientifiques robustes que les fibres alimentaires accélèrent le transit intestinal et que cela est positif pour le fonctionnement de nos intestins. Il y a également des données supportant certains bénéfices des fibres pour notre santé métabolique. Toutefois, quid de l’effet à long terme de la consommation de certaines fibres ou des modifications du microbiote sur des paramètres comme le taux de survie de la population ? La seule réponse à de telles questions passe nécessairement par la génération de nouvelles données scientifiques de bonne qualité.

Nous sommes au tout début de ce nouveau paradigme ou concept qui est de considérer le microbiote intestinal comme un nouvel organe de notre corps. Un long chemin s’ouvre devant nous pour mieux comprendre le rôle de ce « nouvel organe ». Quelles sont les bonnes et mauvaises bactéries ? Comment modifier la diversité du microbiote et des groupes de bactéries spécifiques ? Quel design d’étude et quels marqueurs sont nécessaires pour conduire des études cliniques sur le sujet? Quels sont les risques associés à de telles études ? Avons-nous des biomarqueurs valides et fiables pour nous aider à mieux comprendre quels seraient les effets d’une intervention avec des pré-, probiotiques ou symbiotiques ? Il est probable qu’il faudra deux à trois générations de scientifiques pour répondre à toutes ces questions et aux nouvelles questions qui ne manqueront pas d’émerger avec l’amélioration de nos connaissances. »

Fernando Azpiroz (expert en gastroentérologie, Espagne) 

« Nous devons intégrer que tout le monde ne réagit pas de la même façon à un même régime alimentaire ou aux mêmes aliments. C’est sur ce constat que repose le concept de nutrition personnalisée. Il nous faut donc considérer des facteurs génétiques, la composition et le fonctionnement du microbiote intestinal ainsi que différent facteurs environnementaux. Le challenge est de pouvoir identifier quels sont les facteurs qui pourraient prédire les différentes réponses à différents régimes alimentaires ou aliments et ainsi déterminer le meilleur régime alimentaire pour être en bonne santé.

Nous connaissons déjà certains de ces facteurs comme par exemple la production de gaz dans les intestins qui est un indicateur de la non-tolérance de régimes riches en fibres ou substrats végétaux chez certaines personnes liée à la gêne occasionnée par ces gaz (par exemple ballonnements).

Notre connaissance de ces facteurs reste toutefois encore insuffisante et il est probable qu’il faudra 10-15 ans avant de mieux connaître ces facteurs pour envisager une approche personnalisée précise et rigoureuse de l’alimentation.

Dans cette perspective, il est important de stimuler la recherche académique pour identifier ces marqueurs. Aujourd’hui, certains consensus existent dans la littérature scientifique sur des grands principes comme le fait qu’il est bénéfique d’avoir un microbiote riche, varié et stable et d’avoir une alimentation variée favorisant la consommation de produits d’origine végétale. En revanche, les données portant sur des aspects plus spécifiques, notamment sur des bactéries spécifiques du microbiote, sont encore trop variables d’une étude à une autre. Pour finir, ma conviction est qu’il faut se focaliser sur une approche « écologique » en regardant les interactions entre plusieurs bactéries ou groupes de bactéries plutôt que de se focaliser sur une seule bactérie car la combinaison de plusieurs bactéries aura très certainement un effet plus important sur le microbiote ou l’organisme.»

En résumé,

Différents challenges scientifiques sont à relever pour mieux comprendre les interactions complexes entre notre alimentation et notre microbiote et comment celles-ci peuvent impacter noter santé. L’utilisation de nouvelles technologies mais aussi des approches méthodologiques innovantes devraient permettre de relever ces challenges. La compréhension des facteurs expliquant les variations interindividuelles est un élément capital à prendre en compte et sera la clé de voûte de la nutrition personnalisée. Enfin, toutes ces nouvelles connaissances scientifiques doivent s’accompagner de la prise de conscience des individus sur l’importance de leur alimentation pour leur santé. Cette prise de conscience ne sera possible que si des efforts significatifs sont faits sur l’éducation des individus grâce à l’implication de tous les acteurs de ce domaine, qu’ils soient académiques, publiques ou privés.  

Quelques mots sur ces experts :

Joël Doré est Directeur de recherche à l’Institut National de la Recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), et est actuellement Président du Comité Exécutif du démonstrateur préindustriel MetaGenoPolis, plateforme d’excellence en métagénomique quantitative et fonctionnelle. Il est un des pionniers de l’écologie microbienne des écosystèmes digestifs et alimentaires.

Yves Desjardins est professeur titulaire au département de phytochimie de la Faculté d’agriculture de l’Université de Laval (Québec, Canada) et un membre actif de l’Institut de la nutrition et des aliments fonctionnels (INAF). Il est un expert mondialement reconnu dans l’extraction, la caractérisation et la biodisponibilité des composés phytochimiques. Il est titulaire de la chaire de recherche industrielle Dianafood-CRSNG sur les effets prébiotiques des polyphénols de fruits et légumes (PhenoBio).

Kok Ann Gwee est gastroentérologue professeur associé à l’hôpital Gleneagles de Singapour. Il est un expert mondialement reconnu dans le domaine du syndrome de l’intestin irritable et a coordonné des revues de synthèse avec des experts Asiatiques sur le sujet. Il s’intéresse également aux pathologies hépatiques. Il est membre du comité de la Rome Foundation et est l’ancien président de la société Asiatique de motricité et neurogastoentérologie (ANMA).

Emeran Mayer est un professeur émérite du département de Médecine, Physiologie et Psychiatrie de l’école de Médecine David Geffen à l’université de Californie (UCLA, USA). Il est également Directeur exécutif du centre G. Oppenheimer sur la neurobiologie du stress et co-directeur centre de recherche sur les pathologies digestives à UCLA. C’est un expert de renommée mondiale en gastroentérologie et neurosciences qui s’est spécialisé dans la recherche sur les interactions entre le cerveau et le système digestif et leur implication dans la santé. Il a publié le livre intitule Gut-mind connection traduit dans 14 langues.

Carlos Francisconi est gastroentérologue professeur associé à l’école de médecine de l’université fédérale de Rio Grande do sul (Porto Alegre, Brésil). Il s’intéresse au rôle du microbiote dans le fonctionnement du système digestif depuis le début sa carrière en 1973 à l’université de Caroline du Nord (UNC, USA). Ses travaux se sont focalisés sur la gastroentérologie, l’éducation médicale et la bioéthique avec l’écriture d’articles scientifiques et chapitres de livre. Il est actuellement président de la société d’Amérique latine de neurogastroentérologie et motricité et conseiller éthique pour l’organisation mondiale de gastroéntérologie.

Fernando Azpiroz est le directeur du Département de pathologies digestives à l’hôpital universitaire de Vall d’Hebron (Barcelone, Espagne). Son expertise mondialement reconnue concerne l’origine des symptômes gastro-intestinaux et intègre autant les aspects physiologiques que physiopathologiques concernant les mécanismes de contrôle de la motilité intestinale, la sensibilité viscérale, et la dynamique des gaz intestinaux en lien avec le microbiote intestinal. Il a été le président de la section microbiote intestinal de la société européenne de neurogastroentérologie et motricité (ESNM) qui donné naissance à Gut Microbiota for Health.


Retrouver la première partie de l’interview ici !